Histoire de l’islam à Gennevilliers

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Pour parler de l’islam à Gennevilliers, il faut revenir un petit peu en arrière. Dans les années 1970, la première salle de prière était ouverte dans un quartier de Gennevilliers. Le propriétaire d’un café avait mis le sous-sol de son établissement à la disposition du quartier Arsène Houssay.

En 1980, sur la cité de transit du port, quand la Préfecture et le département ont décidé de reloger provisoirement les résidents du bidonville de Nanterre, pour apaiser les mécontentements et pour répondre à leur demande on leur a construit une mosquée qui existe jusqu’à maintenant : la mosquée dite « mosquée du port », gérée par l’association En Nour. Par la suite, sur la demande des résidents, fut décidée l’ouverture de salles de prières dans les Foyers Sonacotra : des locaux techniques, au rez-de-chaussée des foyers pour travailleurs immigrés, transformés pour les besoins de la cause. Il y avait la salle de prière du Foyer de travailleurs, sur le port ; elle a été démolie. Ce foyer était géré d’abord par l’ADEF et ensuite par la SONACOTRA. Il y a toujours une salle de prière, dans une salle au rez-de-chaussée dans le foyer du quartier des Sévines. Au 115 avenue des Grésillons, dans un autre foyer, on a ouvert encore une autre salle. Avenue Gabriel Péri, le foyer Lecoq, à la limite d’Asnières, lui aussi a eu droit au même avantage. Ainsi, quatre salles de prière dans des foyers immigrés. Il faut ajouter la salle de prière de la rue Poissonnière qui existe depuis une dizaine d’années. Elle est aux mains des Tabligh.

Les gens se regroupaient là pour des raisons de voisinage et non par nationalité. Pratiquement les salles de prière, précisons-le, étaient gérées par des Marocains. La mosquée du port regroupait toutes les nationalités contrairement à celle de la rue Poissonnière où venaient surtout des Marocains.Dans ces salles, l’espace est réduit. Les fidèles occupent les halls d’entrée, les cages d’escaliers ; ils bouchent les sorties. Pour nous c’est une catastrophe parce que cela donne une mauvaise image de l’islam en général ; tous les résidents des foyers ne sont pas musulmans. Ils perçoivent parfois cette présence massive de l’islam comme une agression.

Devant cette situation, nous avons été quelques uns à vouloir une mosquée digne de ce nom. Une mosquée à ciel ouvert, accueillante, ouverte, avec un centre culturel pour toutes les communautés, croyantes ou non. Nous voulions donner une image fidèle de ce qu’est, selon nous, notre religion. Nous voulions nous mettre au service de la ville en permettant à tous les citoyens, quels qu’ils soient, de se rencontrer. Cette réflexion se passait dans les années 95. Elle partait des responsables de la « mosquée du port ». Cela ne s’est pas fait sans opposition, à l’intérieur de chacun des groupes. « On est tranquille là où nous sommes ; nous avons nos habitudes ; personne ne nous dérange ! » J’ai insisté, j’ai forcé les portes pour convaincre.

Face aux institutions républicaines

Notre première rencontre avec la ville de Gennevilliers a eu lieu en novembre 1995 avec Madame Vermillet, à l’époque chargée de l’intégration, avec Patrice Leclerc, déjà Conseiller Général. On a parlé de ce projet. Juste après la réunion, j’ai envoyé une lettre pour officialiser la demande. La Mairie m’a répondu, à peu près en ces termes: « en France, les villes ne financent pas la construction des lieux de culte, du fait de la loi de Séparation de l’Etat et des religions; nous sommes prêts pourtant à chercher une solution pour que les musulmans puissent pratiquer leur culte dans la dignité ». La réflexion a commencé avec la Ville.

Nous avons rencontré quelques obstacles. Le premier obstacle : la diversité de l’islam de Gennevilliers, les différentes tendances et les origines multiples. On voulait fédérer tous les musulmans derrière ce projet. Les Tabligh n’ont pas voulu nous rejoindre bien qu’ils nous aient exprimé leur soutien : ils tiennent à garder leur propre salle. On a réussi pourtant à regrouper des gens d’origine marocaine, algérienne, africaine. Il a fallu au moins un an pour se mettre d’accord et fédérer huit associations derrière l’association En Nour, responsable de la «mosquée du port». Nous étions alors à même de négocier avec la ville qui s’est tout de suite montrée très ouverte. Elle a cherché comment nous aider sans se mettre en contradiction avec les principes français de laïcité. La solution é été de mettre à notre disposition un terrain avec un bail emphytéotique de 99 ans. Avec nos moyens très modestes, il ne nous était pas possible de faire face à une dépense pareille ; nous souhaitions entre 1500 et 2000 m² parce que nous avions recensé les besoins de la communauté. Il s’agit de faire face aux besoins d’environ 5000 personnes pratiquantes, qui vont à la mosquée. C’est le chiffre que nous atteignons lorsque, pour les deux fêtes de l’Aïd, la municipalité nous prête le stade et que nous organisons le culte pour l’ensemble des musulmans de Gennevilliers.

Les musulmans n’ont pas manifesté de critique à l’égard des autorités civiles : la Préfecture, le Conseil Général n’ont pas fait obstacle aux recherches. A tous les niveaux, les négociations se sont déroulées dans la sérénité et le respect mutuel. En revanche, on a eu quelques problèmes avec des musulmans : des conflits de pouvoir. Certaines associations ont voulu récupérer les fruits de notre travail. On a su faire face, grâce à Dieu.

De l’usine à la mosquée

Nous avons donc accepté le terrain de la rue Paul Vaillant-Couturier ; la Mairie l’a acheté pour le mettre à notre disposition. Il a alors fallu penser à la forme de la future mosquée. On a lancé un concours auprès des architectes et nous avons eu à choisir entre cinq propositions. Ramzi Mahallaoui, un Egyptien, avait déjà construit une mosquée à Djedda. Il vit en France. Son projet pour Gennevilliers nous a séduits. Une promesse de bail a été signée en 2005. Nous avions travaillé depuis fin 2002. On a déposé et obtenu le permis en 2006. La première pierre a été déposée en janvier 2007. On a commencé les travaux en avril de la même année ; aujourd’hui, en septembre 2008, nous sommes, au bout de dix-sept mois, au terme des travaux de la première tranche, à savoir la partie cultuelle de la mosquée. On a prévu deux tranches, faute de budget. Une fois la partie cultuelle terminée et la prière mise en place, nous avons la possibilité de faire la quête régulièrement pour financer la fin de la construction.

Nous avons obtenu plus d’un million sept cent mille euros en moins de six ans de collecte. Je considère ceci comme un exploit. Cela dépasse toutes nos prévisions. Plus de 80% de cette collecte avec des reçus fiscaux sont des dons de Gennevillois, des pauvres pour la plupart, des smicards! J’ai envie de dire des « smics-art » : c’est tout un art de gérer un petit budget personnel et de participer financièrement à la construction d’une mosquée aussi gigantesque. Je précise que nous n’avons pas touché un sou de l’étranger. En donnant 100 ou 150 euros par mois, il leur a fallu faire d’énormes sacrifices pour que cette mosquée voie le jour.

Nous faisons le ramadan 2008 dans les locaux, grâce à une dérogation obtenue de la Mairie et de la Préfecture. Fin 2008, on espère inaugurer officiellement la première tranche et commencer les travaux de la deuxième tranche en 2009. Une page de l’histoire de Gennevilliers est tournée : la page des sous-sols, des hangars, des caves, des garages. Mais je tiens à saluer le courage de la première génération. Ils ont réussi à bricoler des locaux pour les transformer en mosquées. Grâce à eux on a pu franchir une autre étape. On a pris l’engagement de ne plus prier dans les cages d’escalier ; espérons que toutes les salles de prières fermeront. On a construit cette mosquée sur un terrain qui a porté, dans les années 70, les usines Chausson. Beaucoup d’ouvriers maghrébins ont travaillé pour cette entreprise. Je considère que le travail que tous ces hommes qui avaient quitté leur pays, au profit de la société française, appelait une reconnaissance. Symboliquement, je trouve très beau que cette mosquée soit construite sur les lieux où ils ont travaillé pendant près d’un demi-siècle. Je me permets de rapporter une anecdote à ce sujet. Un retraité de chez Chausson, mécanicien, me l’a rapportée lui-même. Il se retirait de l’atelier pour prier en cachette aux heures de la sahlat. Un jour il a été surpris par son patron qui lui a dit « tu es payé pour faire ton boulot ! » Ce travailleur raconte qu’il s’est dit en lui-même : « un jour viendra où ce lieu ne sera plus une usine mais une mosquée ! » L’histoire lui a donné raison.

Un islam ouvert

De tout coeur je souhaite que l’islam de Gennevilliers, grâce à cette mosquée, sorte du chaos. Je voudrais que ce soit un instrument d’ouverture sur les autres tendances, les autres cultures ; cette mosquée peut faire grandir la citoyenneté et le respect des valeurs de la république.

Je voudrais parler de mes convictions de musulman concernant la laïcité. Je considère que celle-ci est une chance pour l’islam. Le musulman que je suis se considère d’abord comme un laïque dans la mesure où la laïcité est un espace où l’on respire, où l’on garantit la liberté des croyances, la pratique religieuse. On donne le droit à toutes les communautés de garder leur identité tout en respectant les valeurs communes. Beaucoup essaient d’opposer ce qui est laïc et ce qui est religieux mais pour ma part je me considère comme musulman pratiquant et je crois beaucoup à la laïcité de mon pays. La laïcité me paraît garantir la liberté religieuse ; elle est pour moi comme un arbitre dans un terrain de football. En faisant respecter les règles, il permet la vie et l’action. Bien sûr, il ne faut pas faire de la laïcité une religion supplémentaire.

Je termine en faisant part d’une conviction profonde. J’ai voulu garder les portes de la mosquée ouvertes à toutes les tendances. Quand une tendance est mise à l’écart, elle est seule. Il faut savoir accueillir même ceux qui ont des idées un peu gênantes plutôt que de les laisser livrés à eux-mêmes dans un appartement en train de chercher des consignes un peu n’importe où. Il faut pouvoir les rencontrer, parler avec eux, dialoguer. Etre auprès d’eux, les écouter, leur faire entendre d’autres idées, leur montrer d’autres façons de voir et, ce faisant, leur permettre de respecter des positions qui ne sont pas les leurs. La mosquée doit être aussi un espace de discussion et de dialogue entre les générations. Je veux garder le contact avec toutes les tendances mêmes les plus dures, ne serait-ce que pour leur exprimer mon désaccord. Il s’agit de leur donner aussi la chance de s’exprimer ; je sais que beaucoup rejettent ces musulmans-là mais on ne résout pas un problème en le mettant de côté. Il faut l’affronter.

Mohammed Benali